Pegaso fait partie de ces marques qui racontent à elles seules une époque industrielle : celle de la reconstruction espagnole, des cabines avancées et des camions conçus pour encaisser aussi bien la route que les usages les plus durs. Dans ce dossier, je remets la marque dans son contexte, je passe en revue les modèles qui ont compté et j’explique ce qu’il faut retenir si l’on s’intéresse aux camions anciens, à leur entretien ou à une restauration sérieuse.
Les camions Pegaso résument à eux seuls la montée en puissance de l’industrie espagnole
- Pegaso naît dans le sillage d’ENASA, avec une logique de reconstruction et d’autonomie industrielle.
- Les premiers modèles, comme le Pegaso II « Mofletes » et le Z-207 Barajas, fixent une base robuste et identifiable.
- Le Comet, puis les gammes 1065 Europa, T-1 et Troner, montrent une montée en gamme progressive.
- La marque a compté bien au-delà de l’Espagne grâce à ses exportations, ses cabines innovantes et ses succès en rallye-raid.
- Pour un collectionneur, l’état de la cabine, la traçabilité et la disponibilité des pièces pèsent souvent plus lourd que le simple état cosmétique.
Comment Pegaso s’est imposé après-guerre
Je vois l’histoire de Pegaso comme une trajectoire en trois temps : la naissance administrative, la montée technique, puis l’intégration dans un groupe plus large. La marque est créée par ENASA, au sortir de la guerre, dans un contexte où l’Espagne veut reconstruire sa base industrielle et limiter sa dépendance. Le nom Pegaso renvoie au cheval ailé de la mythologie grecque, choisi pour évoquer la puissance et la légèreté. Selon IVECO, la production démarre à Barcelone avant de rejoindre Madrid en 1955, ce qui marque un vrai changement d’échelle pour la marque.
Ce qui m’intéresse surtout ici, c’est la vitesse à laquelle Pegaso est passée d’une logique de remise en route à une logique d’innovation. En une dizaine d’années, la production est multipliée par huit. Pour un constructeur national encore jeune, c’est énorme. Cela explique pourquoi Pegaso n’est pas seulement un nom dans l’histoire du camion espagnol : c’est un symbole de capacité industrielle, de discipline technique et d’ambition assumée.
Cette base posée, il devient plus simple de comprendre pourquoi les premiers modèles ont autant compté : ils n’étaient pas seulement des véhicules, ils devaient prouver que la marque était crédible. C’est précisément ce que je regarde dans la génération suivante.
Les premiers modèles ont posé une base robuste
Au début, Pegaso ne cherche pas à faire du spectaculaire pour le plaisir. La priorité est plus terre-à-terre : produire des camions fiables, réparables et adaptés au marché local. Les premiers modèles reprennent d’ailleurs des éléments de l’Hispano-Suiza 66-D, ce qui permet d’accélérer le démarrage industriel. On est dans une logique de continuité technique, pas de rupture artificielle.
Le Pegaso II « Mofletes »
Le Pegaso II, lancé en 1947, est souvent retenu pour son surnom « Mofletes », à cause de sa face avant arrondie. Ce n’est pas qu’un détail esthétique : ce profil donne au camion une personnalité très forte, tout en restant simple à identifier. Pour moi, c’est typiquement le genre de modèle qui aide une marque à se faire un nom, parce qu’il laisse une image durable dans la mémoire collective. En 1949, l’arrivée du moteur diesel Pegaso renforce encore cette montée en crédibilité.
Le Z-207 Barajas
Le Z-207 Barajas, lancé en 1955, est le premier camion construit dans la nouvelle usine de Madrid. Là aussi, le choix du nom dit beaucoup de la marque : Pegaso aime associer ses modèles à des repères forts, presque à des jalons historiques. Ce camion incarne le passage d’une phase de mise en route à une phase de maturité industrielle. Quand je relis cette période, je retiens surtout ceci : Pegaso n’essaie plus seulement de fabriquer un camion espagnol, elle cherche à fabriquer un camion espagnol capable de tenir sa place face aux références européennes.
À partir de là, la gamme devient plus lisible, plus ambitieuse et mieux structurée. C’est exactement ce que montrent les modèles suivants.

Les modèles qui ont le mieux résumé l’évolution de la marque
Si je devais résumer Pegaso à travers quelques modèles, je choisirais ceux qui montrent une progression nette : du camion fonctionnel au poids lourd plus moderne, puis au tracteur routier de longue distance. C’est là que la marque passe du statut de constructeur national à celui d’acteur reconnu dans le camion européen.
| Modèle | Année | Rôle | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|---|
| Pegaso II « Mofletes » | 1947 | Premier grand modèle de série | Identité visuelle forte et base technique crédible |
| Z-207 Barajas | 1955 | Premier camion fabriqué à Madrid | Symbole du changement d’échelle industriel |
| Comet | 1961 | Modèle de consolidation | Montre que Pegaso sait industrialiser un camion moderne |
| 1065 Europa | 1965 | Camion adapté au cadre européen | Réponse aux nouvelles règles et à l’élargissement du marché |
| T-1 | 1982 | Nouvelle gamme lourde | Montée en gamme nette, pensée pour les longues distances |
| Troner | 1987 | Dernière grande génération Pegaso | Cabine très avancée, confort supérieur et vraie signature de fin d’époque |
Le Comet mérite une attention particulière, car il symbolise la normalisation de la marque. On n’est plus dans la phase de démonstration, mais dans celle d’un camion pensé pour durer, se vendre et se décliner. Le 1065 Europa, lui, montre une adaptation au contexte réglementaire européen. Je trouve ce point essentiel : Pegaso ne s’est pas contentée de produire « à l’espagnole », elle a dû se mettre au niveau des standards du continent, et elle l’a fait.
Le T-1 puis le Troner incarnent enfin le segment le plus intéressant pour un amateur de poids lourds : celui de la route longue, du confort conducteur et de la cabine conçue comme un vrai poste de travail. C’est là que Pegaso devient particulièrement moderne dans sa manière de penser le camion.
Pourquoi Pegaso a compté au-delà du marché espagnol
On réduit parfois Pegaso à une marque nationale, alors que son influence a dépassé ce cadre. D’abord parce qu’elle a exporté, ensuite parce qu’elle a misé tôt sur la robustesse et les usages sévères. Au début des années 1980, Pegaso remporte un contrat de 10 000 camions 4x4 pour l’Égypte : une commande immense, et un signal clair envoyé au secteur. Ce genre de contrat ne tombe pas par hasard. Il suppose une réputation de fiabilité, de disponibilité industrielle et de capacité à produire en volume.
La marque a aussi marqué les esprits en compétition tout-terrain. Ses camions à transmission intégrale participent aux grands raids africains et réussissent des performances qui donnent une vraie légitimité technique à la gamme. Je retiens surtout l’idée suivante : dans le transport lourd, la compétition n’est pas un gadget. Elle sert souvent de laboratoire public pour valider des choix de cabine, de refroidissement, de motricité ou de résistance du châssis.
Il y a enfin un point qui compte beaucoup pour les passionnés : les cabines Pegaso ont longtemps été considérées comme avancées pour leur époque. L’objectif n’était pas seulement de transporter, mais de mieux vivre la route. Sur ce terrain, la marque a laissé une trace nette. Et dès qu’on s’intéresse à un Pegaso ancien aujourd’hui, cette question du confort et de la cabine revient immédiatement, ce qui m’amène à la partie la plus pratique.
Ce que je vérifie avant de restaurer un Pegaso ancien
Quand j’examine un Pegaso de collection, je ne commence jamais par la peinture. Je commence par la structure, l’identification et la cohérence du véhicule. Sur ces camions, la rareté relative de certaines pièces rend la logique de restauration très différente de celle d’un poids lourd plus courant. Un exemplaire incomplet peut coûter bien plus cher à remettre en état qu’un camion visuellement fatigué mais complet.
- Je contrôle la cabine en premier : corrosion des bas de porte, plancher, points d’ancrage et traverse avant.
- Je vérifie la correspondance des numéros : châssis, moteur et plaque constructeur doivent raconter la même histoire.
- Je regarde le niveau d’originalité : certaines modifications anciennes sont acceptables, mais elles compliquent parfois la recherche de pièces.
- Je teste le circuit de refroidissement et l’électricité : sur un camion longtemps immobilisé, ce sont souvent les zones les plus traîtresses.
- Je m’intéresse à la cabine exacte : sur les derniers modèles, certaines solutions ont été partagées avec d’autres constructeurs, mais l’interchangeabilité n’est jamais totale.
Le piège le plus courant, à mes yeux, est de sous-estimer le coût d’une cabine manquante ou trop transformée. Sur un Pegaso, la mécanique se comprend souvent mieux que la carrosserie spécifique. Autrement dit, une base saine vaut plus qu’un bel intérieur bricolé. C’est une règle simple, mais elle évite beaucoup d’erreurs.
Pour un usage collection ou exposition, je conseille aussi d’éviter les restaurations trop « lisses ». Un Pegaso gagne à conserver ses lignes d’origine, ses commandes et ses repères de conduite. C’est là que sa personnalité ressort vraiment, bien plus que dans une préparation trop moderne.
Ce que l’héritage Pegaso raconte encore en 2026
En 2026, Pegaso n’est plus une marque active au sens commercial, mais elle reste très présente dans la mémoire des passionnés de camions. Son héritage vit dans les archives, dans les rassemblements de véhicules industriels et dans certaines lignes de production liées à Iveco à Madrid. Selon IVECO, cette continuité industrielle n’est pas qu’un détail de marque : elle relie une histoire espagnole fondatrice à des camions plus récents, construits sur le même socle de savoir-faire.
Ce que je trouve le plus intéressant, au fond, c’est la cohérence de la marque sur le long terme. Pegaso a commencé avec la reconstruction, a progressé par étapes, puis a terminé sa course en laissant une empreinte technique très nette : des camions identifiables, une logique de cabine marquante, et une vraie culture du véhicule utilitaire pensé pour le travail réel. Pour un amateur de camions anciens, c’est exactement ce qui rend la marque attachante : on ne regarde pas seulement une carrosserie, on lit une façon de concevoir la route.
Si je devais retenir une seule chose, ce serait celle-ci : un Pegaso bien conservé raconte toujours plus que son âge. Il raconte une industrie, une époque et une ambition de constructeur qui voulait faire mieux que simplement suivre le marché.